La Dépêche du Midi - Dimanche
4 Juin 2000
"Alors ... Chante!" : Sous le chapiteau
Le public sauve Renaud
Renaud est malheureux. Ça se voit. Ça s'entend surtout. Mais dans son malheur, Renaud a une chance inestimable: celle d'avoir un public qui l'aime vraiment, au point même de lui cacher son état de chanteur en panne.
Applaudissements nourris ont donc salué
un triste concert pendant lequel le chanteur accompagné
d'un guitariste et d'un pianiste, enchaîne des textes neurasthéniques,
entrecoupés de commentaires et apartés propres à
endormir un régiment d'insomniaques. Comme s'il se parodiait
lui même, il tangue au micro tandis que sa voix déraille,
et chante de plus en plus faux. Dans un élan d'auto-flagellation
supplémentaire, il n'hésite pas à s'enfoncer
un peu plus en avouant n'avoir pu écrire plus de deux nouvelles
chansons en six ans. Envolé le titi ch'timi, l'impertinent
rebelle, le sarcastique décalé. Renaud, vendredi
soir, n'était que l'ombre de lui- même. Pas méchant
pour deux sous, le public montalbanais a fait comme s'il n'avait
rien remarqué.
D. A.
Dimanche 18 Fevrier 2001 12:00
Magazine
Renaud : " Je prépare enfin, un nouvel album "
Une Victoire d'honneur, hier soir, lors des Victoires de la musique, en direct sur France 2, et derrière son silence médiatique de trois ans, bien des douleurs. Il en parle, avec dignité. Notre interview du dimanche
Renaud termine sa tournée triomphe le 9 mars, à
Chaville, près de Paris. 202 concerts, en 18 mois, dont
un à Six-Fours, dans le Var. Il lui arrive, entre deux,
d'aller à la pêche à la ligne, comme dans
la chanson, avec Buccolo, son guitariste, qui en a écrit
la musique.
A la Closerie des Lilas, à Paris,
bar mythique où se sont abreuvés Hemingway, et tant
d'autres, Renaud attend. Plus qu'une interview, la rencontre des
copains d'abord.
" On peut s'étonner que tu
acceptes une Victoire d'honneur...
- J'aurais préféré
la gagner (1). Pour une fois que le métier me rend hommage,
je n'allais pas cracher dessus. J'ai déjà la reconnaissance
du public.
- Un public qui se dit que tu l'oublies...
- J'en suis à 250 000 spectateurs
en dix-huit mois. On est trois sur scène, avec Buccolo
à la guitare et Lanty au piano. Partout, ils sont là
à nous attendre. Je ne suis plus tributaire des modes,
des tubes, des hits parades. Je suis devenu une institution, comme
Barbara et Reggiani qui remplissaient des salles sans promo. C'est
le privilège de l'âge ! Quarante-neuf ans, le 11
mai.
- Le prochain album, c'est pour quand
?
- Promis, juré, d'ici la fin de
l'année. J'enregistre avant l'été. L'inspiration
n'est plus morte. J'ai la banane. Encore trois chansons. J'ai
en neuf, sept totalement inédites (deux rigolotes, cinq
tristes), et deux que je chante, déjà, sur scène,
Elle a vu le loup et Boucan d'enfer.
- C'est quoi, ce boucan ?
- Il vient de mes problèmes conjugaux.
La séparation d'avec ma femme depuis deux ans, après
plus de vingt ans. Tout sauf une rupture. On s'aime toujours.
C'est la femme de ma vie. Je suis l'homme de sa vie. Seulement,
on ne cohabite plus.
- Une autre femme ?
- Pas l'ombre d'une. Dominique est une
femme intelligente. Elle ne m'aurait pas quitté, pour de
minables problèmes d'adultère. Elle est heureuse.
Je suis malheureux. Désespéré. La mésentente
vient de là.
- Un jour, cela a été votre
constat ?
- C'est venu petit à petit. ça
a craqué. C'est dur de vivre avec un homme désespéré.
Bizarrement, l'harmonie est revenue depuis qu'on est plus ensemble.
-Vous vous voyez toujours ?
- L'été dernier, pour les
vacances, on a loué une maison au Cap Ferret. Demain, c'est
son anniversaire. On dine ensemble.
- Un cadeau ?
- Un petit pull en cachemire, rapporté
du Québec.
- Dans votre maison, près d'ici,
où elle habite toujours, il y a tes collections de BD,
de disques de Brassens...
- Le décor me manque un peu. J'y
vais souvent. J'y retournerai un jour.
- Tes collections ne te manquent pas
?
- J'ai moins de passions qu'avant, car
je suis moins heureux. Quand j'étais heureux, les malheurs
du monde me bouleversaient. Je m'interroge moins sur la misère
des autres.
- Que devient votre fille Lolita ?
Elle a 20 ans. Elle fait une école
de cinéma, pour devenir metteur en scène.
- Son avis, sur tout ca ?
- On parle beaucoup. Elle a un caractère
à la Renaud. Très pudique, très indépendante,
sévère, pas nunuche. Je suis comme un petit bébé
devant elle. Elle observe ça de l'extérieur, parfois
avec des larmes, parfois avec du fatalisme. Elle m'aime tellement,
qu'elle veut pas me voir me détruire.
- Il y a autre chose encore. On peut
en parler ?
- Je suis un peu tombé dans l'alcool.
Pastis ou bière. Je ne culpabilise pas trop. Je ne suis
jamais bourré. Je ne perds jamais le contrôle de
moi-même.
- Et avant ?
- Je buvais très peu.
- Tu ne cherches pas à guérir
?
- J'ai passé deux fois quinze
jours dans une clinique de désintoxication. Cure de repos,
à boire de l'eau. C'est dur d'arrêter. J'ai envie,
pour mes kilos en trop. J'étais à 67. Je suis à
79. J'ai pas envie qu'on dise : " Il a grossi, il est bouffi
". Les gens parlent sans savoir.
- Et tu reçois dans un bar...
- Ici, c'est mon bar, ma salle à
manger, mon resto, quand je suis à Paris. J'habite une
chambre, au dessus. Le hasard.
- Tu sembles en forme, pourtant...
- J'étais malheureux comme les
pierres. Je m'étiolais. Des potes m'ont dit : " Tu
veux de l'amour. Pars en tournée ". Tu peux pas savoir
la somme d'amour qu'on reçoit sur scène. L'autre
jour, trois générations sont venues en coulisses.
La gamine de 10 ans, la mère de 30 et la grand-mère
de 50. Celle-ci en avait 25, quand j'ai écrit Hexagone.
- Et les psys, ils ne peuvent pas te
guérir ?
- J'en ai vu six. J'ai voulu les changer,
pour retourner le problème. Ils n'ont pas voulu ! Je trouve
plus de réconfort auprès d'amis, comme mes musiciens,
qu'auprès des psys, et ils ne me prennent pas 800 F la
demi-heure.
- Le plus important, c'est l'amour ou
l'amitié ?
- L'amitié est plus durable, sans
doute. La différence, c'est le lit qu'on ne partage pas.
Quoi que, des fois, je dormirais bien dans le même lit qu'un
copain, pour la présence physique. Si t'écris ça,
on va dire que je suis devenu pédé !
- Ce mal de vivre, il a bien une raison.
- La vie, l'âge. Et puis, le succès
m'a plus perturbé que je ne l'imaginais. Cette pression
des gens qui m'aiment ou de ceux qui me détestent. Mon
proverbe préféré est : " Pour vivre
heureux, vivons caché ". Pas facile, pour un homme
public.
- Pourtant tu aimes la vie, malgré
tout...
- Je suis vivant. ça me donne
la banane. Je voudrais vivre jusqu'à 100 ans. Pourtant,
quand je suis seul, pendant des heures, je gamberge. Je me dis
que le pire serait de vieillir et de mourir tout seul.
- Pourquoi ce silence médiatique
de trois ans ?
- Je n'ai rien à dire. J'ai toujours
eu plus d'humilité, que de prétention.
Renaud bis passe, nous tape sur l'épaule.
Thierry Séchan, son frère ainé, qu'on a connu
chanteur, écrivain, polémiste.
Curieusement, je suis plus proche de
lui que de David, mon jumeau. On habite ensemble. Je suis soutien
de famille !
- Et ton père, qui t'a fait découvrir
Brassens ?
- Toujours là, à 90 ans.
Je vais le voir, le dimanche après-midi. Il a été
un écrivain fabuleux. J'aimerais qu'on le redécouvre
(2). Ma mère est là aussi. ça fait chaud
au cur.
- Es-tu toujours Mitterrandolâtre
?
- Je ne me renie pas. Malgré l'inventaire,
malgré la trahison de ses amis et le fiel de ses ennemis,
il reste un grand mec politique que j'ai rencontré et que
j'aime. Il avait l'intelligence, l'humour et même, le machiavélisme.
C'était le plus fort. Quand j'ai chanté à
Cognac, il y a un an, j'ai fait les quinze bornes, jusqu'à
sa tombe, à Jarnac. J'ai déposé une petite
rose.
- Sentimental...
- Qui peut le remplacer ? Qui peut inspirer
une telle impulsion ? Ni Jospin ni les autres socialistes ni quelqu'un
de droite, bien sur.
- Tu votes toujours ?
- J'ai honte de l'avouer, vu que je suis
libertaire.
- Toujours de gauche ?
- Quand je vois ce qui arrive à
Jean-Christophe Mitterrand et Roland Dumas, je n'ai plus envie
de voter à gauche. Comme je ne veux pas tomber dans le
discours, " Tous pourris ", j'y vais quand même.
- Tes nouvelles chansons sont-elles engagées
?
- Moins qu'avant. Avec l'âge, on
se désintéresse de la politique, de la vie du monde.
J'ai plus de chansons personnelles qu'universelles. Je parle des
petites gens.
- Tu chantes toujours Putain de camion
?
- Coluche me manque. L' ami, le frère
mais aussi le personnage social et politique. On aurait bien besoin
de son grain de sel dans le débat.
- C'était le parrain de ta fille...
- Au sens originel du mot. Il n'arrêtait
pas de nous dire qu'il s'occuperait d'elle, serait son tuteur,
si nous disparaissions. C'est tout juste, s'il ne voulait pas
qu'on lui signe un papier. Et puis, putain de camion.
- Tu as perdu pas mal de potes...
- Je leur porte malheur ! Desproges,
Boudard, Dard, mon autre père, Doisneau, amour de petit
bonhomme, à qui j'ai dédié Rouge-gorge, et
Gainsbourg. Lui m'appelait à trois heures du matin : "
Prends un taxi, gamin. Bambou m'a quitté ". J'allais
lui tenir la main, jusqu'au petit jour.
- Pas très gai, tout ça...
- La vie, c'est du beau et du moche.
J'ai une nièce qui est morte, il y a six mois, d'une rupture
d'anévrisme, à 27 ans. Tu crois que c'est juste
?
- Après Germinal, est-ce qu'on
te reverra au cinéma ?
- J'ai un projet avec, comme réalisateur,
Brad Mirman, scénariste de Highlander III. Johnny a signé.
Kiefer Sutherland est prévu. C'est l'histoire de petits
braqueurs français qui vont faire un coup à Chicago.
- La Chance aux chansons assassinée
?
- Le mépris des petites gens.
C'était un peu kitsch, jamais vulgaire. J'aimais y chanter.
C'est une cabale contre Sevran. De l'accordéon à
quatre heures de l'après-midi n'est pas la tasse de thé
des " Inrockuptibles " !
- Quelle est la chanson de toi que tu
préfères ?
- Mistral gagnant, que j'ai choisie pour
les Victoires.
- Pour l'éternelle enfance ?
- Je parle à l'enfance, à
mon enfance. Je parle à un enfant, à tous les enfants.
Les enfants, ce qui me touche le plus.
- Tu voulais appeler un futur fils, Pierrot...
- J'aurais aimé l'avoir avec la
femme de ma vie. C'est un peu tard. Avec une autre, jamais.
- Tu a écris : " La femme
est l'avenir des cons "...
- A l'époque, c'était juste
pour emmerder Aragon et les communistes ! "
1. Après neuf nominations, Renaud
n'a obtenu qu'une Victoire, pour l'album de reprises de chansons
de Brassens.
2. Olivier Séchan, prix des Deux
Magots, prix Cazes, grand prix du roman d'aventure.
Par Alain LAVILLE