<<Renaud : « J'étais bouffi d'alcool...
»
Pendant quatre ans, le rebelle au foulard rouge s'est abîmé
dans la solitude, les bistrots parisiens et le goût de l'anis.
Aujourd'hui guéri de son alcoolisme, Renaud revient à
la chanson avec un nouvel album qui sortira fin mai.
Entretien.
Après sa descente aux enfers, Renaud revient avec un
nouveau CD où il évoque les misères du monde,
mais aussi les siennes. (LP/Frédéric DUGIT.)
Le regard bleu délavé, les cheveux jaunes et un
inévitable blouson de cuir sur le dos, Renaud, qui aura
50 ans demain, n'a pas vraiment changé. A trois semaines
de la sortie de « Boucan d'enfer », son nouvel album
(lire ci-contre) , c'est bien celui qui a bercé de ses
« Marche à l'ombre », « Manu »,
« Mistral gagnant » et autres toute une génération
d'amateurs du français chanté comme on le parle.
A y regarder de plus près, pourtant, les gestes paraissent
hésitants, le sourire douloureux. L'homme semble avoir
été touché au-dessous de la ligne de flottaison
: Renaud sort d'une tempête aux remous anisés. Depuis
son apparition, le visage bouffi, sur la scène de l'Olympia,
en 2001, balbutiant des remerciements pour une Victoire d'honneur,
le vent a tourné. Docteur Renaud, avide d'eau, a remporté
la bataille contre Mister Renard, amateur de Ricard, comme le
clame la chanson qui ouvre « Boucan d'enfer ». Attablé
à la Closerie des Lilas, une fameuse brasserie parnassienne,
l'artiste ne carbure plus qu'aux projets et s'explique volontiers
sur une parenthèse longue de quatre ans.
Le mot « bistrot » revient souvent dans vos
nouvelles chansons... Renaud.
J'ai toujours été un passionné de ces lieux
de rencontres, de solitude, de débauche et de laisser-aller
anisé en ce qui me concernait. Le pastis est un poison.
Ça bousille les neurones, c'est pas bon pour le foie, j'en
sais quelque chose. J'avais des analyses inquiétantes,
dans la zone rouge. Bouffi d'alcool, je ne me reconnaissais plus
dans une glace, ma voix était pourrie par les excès
de nicotine et, surtout, j'avais le sentiment que les muses m'avaient
déserté.
Que vous est-il arrivé ?
Après la tournée qui a suivi la sortie de «
la Belle de mai », au lieu de me remettre à écrire
à mon rythme, j'ai vécu entre les quatre murs d'un
bistrot parisien à m'étioler. Je n'ai pas commencé
à me mettre minable quand mon épouse m'a quitté,
mais, en fait, mon épouse m'a quitté parce que je
me mettais minable depuis quelque temps. Peut-être à
cause d'un spleen, d'une nostalgie de mes vingt ans. Le fait de
voir ma fille grandir et passer à l'âge adulte, de
voir les années qui s'écoulent à vitesse
supersonique. De voir des gens que j'ai tellement aimés
disparaître autour de moi, souvent avant l'heure.
A qui pensez-vous ?
A Frédérique Dard, à Desproges, à
Gainsbourg, à Coluche... Mais, surtout, je ne voulais plus
de l'amour des gens, je trouvais ça immérité.
Entre le manque d'idées, le chagrin d'amour et de mauvais
médicaments, je suis entré dans un processus d'autodestruction,
moi qui ne suis pas suicidaire. L'année dernière,
quand j'ai reçu cette Victoire de la musique d'honneur,
j'étais en pleine pochetronnerie. J'aurais préféré
gagner vraiment cette récompense. Là, j'avais l'impression
qu'on me la donnait à titre posthume. Même s'il y
a un certain dandysme à se gainsbariser , je m'en serais
bien passé et ça m'a fait replonger. Aujourd'hui,
je suis redevenu un buveur d'eau entraîné dans la
spirale du travail, de la création et, en décembre,
de la scène.
Qu'est-ce qui vous a fait remonter la pente ?
La tournée, en 1999, avec juste une guitare et un piano,
sans promotion et sans nouvelles chansons, pour un public que
je pensais avoir déjà écumé. Ça
m'a redonné du coeur à l'ouvrage même si ces
concerts étaient très marqués par mon mal-être
et mon désarroi. Dans les mois qui ont suivi, l'inspiration
est revenue et je me suis remis au travail. J'ai écrit
mes textes sous l'emprise de l'alcool, mais je les ai écrits
quand même. La source n'était pas tarie, comme je
le pensais.
Dans ce nouvel album, vous parlez d'ailleurs beaucoup de vous...
Les chansons, c'est avoir envie de raconter des histoires et je
ne savais plus ce que je voulais raconter. Donc, j'en suis venu
à parler de ma vie, de ma vie privée d'observateur
du monde. Dans mes albums précédents, il y avait
des chansons sociales. Pas vraiment politiques, mais avec des
mots assez rebelles, une vision plus large. Là, j'ai plus
regardé mes chagrins que les chagrins du monde.
N'est-ce pas aussi parce que les chagrins du monde vous intéressent
moins ?
Je suis toujours un ardent lecteur de journaux et un dévoreur
d'actualités télévisées et radiophoniques.
Mais j'ai moins envie qu'avant de changer le monde avec des chansonnettes.
Plus qu'autrefois, je pense que c'est vain, inutile, même
si des idéaux comme le combat antiraciste me tiennent toujours
à coeur. J'ai aussi moins envie d'être un porte-parole,
de monter au créneau. D'autant que la relève est
assurée avec des groupes comme Zebda ou Noir Désir.
Ils sont plus jeunes, ils ont plus envie que moi d'exprimer cette
colère et je leur refile le flambeau. Moi, à l'époque,
ça me paraissait indispensable de chanter pour les Restos
du coeur ou SOS-Racisme, de faire des manifs. J'ai 50 ans et je
suis fatigué de tout ça.
Dans votre nouvel album, une de vos chansons s'en prend à
Bernard-Henri Lévy et une autre est dédiée
à Baltique, le chien de François Mitterrand...
Je ne supporte vraiment pas le prêt-à-penser de BHL,
même s'il m'a fait savoir par son avocat qu'il trouvait
la chanson drôle. Quant à Mitterrand, c'est une façon
de lui être fidèle, sans pour autant lui lécher
la main.
« J'ai arrêté de taper sur les flics, les curés
et les militaires » Votre méchanceté se serait-elle
émoussée ?
A 20 ans, j'étais plus manichéen. Depuis, j'ai arrêté
de taper sur les flics, les curés et les militaires. D'autres
le font à ma place et j'ai du respect pour la maréchaussée,
même si moins je les vois, mieux je me porte. Il ne doit
pas faire bon être flic tous les jours. Pas plus qu'être
un gamin sans emploi ni éducation.
Dix ans après « Germinal », vous allez revenir
au cinéma...
Dans une comédie policière américaine que
je tourne ce mois-ci à Toronto, au Canada. Une aventure
que je vais partager avec Johnny Hallyday, Gérard Depardieu,
Harvey Keitel, Richard Bohringer, Stéphane Freiss... Le
cinéma n'est pas ma priorité mais ça m'amuse.
Et puis, au moins, contrairement à « Germinal »,
ce film-là ne repose pas sur mes épaules.
Pour ce nouvel album, vous vous êtes d'ailleurs beaucoup
reposé sur deux compositeurs...
Je joue de la guitare toujours comme un débutant et je
suis arrivé à un stade où, quand je compose,
ça me rappelle dix musiques déjà faites dans
le passé. Je suis tout à fait capable de juger mon
travail. Même à l'époque où mes scores
de ventes étaient irrationnels, je ne me suis jamais pris
pour le roi du monde. Je savais très bien que je reviendrais
un jour à des choses plus raisonnables et plus naturelles.>>